La société de la méconnaissance

Il y a dix ans, je prenais note d’une très intéressante tribune du philosophe espagnol Daniel INNERARITY, qu’il intitulait Le retour de l’incertitude (El Pais, octobre 2008). L’article me semble rester d’une actualité brûlante.

Il y soulignait que, dans la crise que nous vivons aujourd’hui, ce qui s’achève c’est bien une certaine conception de notre savoir sur la réalité sociale et de notre capacité à décider à son sujet. Jusqu’ici, les décisions se prenaient sur la base d’un savoir jugé comme certain. Ce qui est nouveau, c’est qu’il faut nous habituer à l’instabilité et à l’incertitude, que ce soit dans les prédictions des économistes, le comportement du marché ou l’exercice des leaderships politiques.

Il propose de nommer la société d’aujourd’hui, non plus société de la connaissance, mais société de la méconnaissance.

Une société qui est toujours plus consciente de son non-savoir et qui avance, plutôt qu’à accroître ses connaissances, en apprenant à gérer la méconnaissance dans ses diverses manifestations : insécurité, vraisemblance, risques et incertitudes.

Des formes nouvelles et diverses d’ignorance apparaissent qui n’ont rien à voir avec ce qui n’est pas encore connu, mais plutôt avec ce qu’on ne peut pas connaître (l’inconnaissable).

Pour les entreprises qui établissent leur plan stratégique sur l’ensemble le plus rationnel possible de connaissances (économiques, industrielles, celle de leur environnement compétitif, du marché, des compétences humaines,…) cette analyse est une vraie révolution. La planification stratégique doit prendre en compte, de plus en plus, l’incertitude sous toutes ses formes : hypothèses économiques, insécurité environnementale et sociale, accident climatique ou industriel, prise de position politique démagogique, risques sanitaires,…

Daniel Innerarity insiste: paradoxalement, nous aurons affaire plus que jamais à la science, mais à une science capable de recourir à des théories qui manient des modèles de vraisemblance mais sans aucune prévision exacte à long terme. Jusqu’ici nous pensions accumuler naïvement les savoirs, les connaissances ; nous pensions que les nouveaux savoirs s’ajoutent aux précédents sans poser de problèmes, de telle façon que l’espace de l’inconnu se réduise et s’accroisse la possibilité de mesurer le monde.

Aujourd’hui l’ignorance, le « non-savoir » ne provient pas d’un manque d’information, mais bien plutôt du fait que, avec l’avancée de la connaissance et précisément en vertu de cette croissance, le non-savoir s’accroît d’une façon plus que proportionnelle.

À partir de maintenant, les grands débats vont tourner autour de questions comme : quel équilibre est tolérable entre le contrôle et le hasard du point de vue de la responsabilité ?

Mais aussi: quelles précautions devons-nous prendre devant tant d’incertitudes ?

La pierre de touche pour l’avenir est bien dans l’articulation entre savoir et pouvoir : le scientifique ne sait pas tout, le politique ne peut pas tout. Ils doivent pourtant s’accorder pour affronter la complexité croissante du monde.

Le chef d’entreprise, le dirigeant lui aussi fait face à ce problème nouveau.

(En italique, la traduction de certains passages de l’article cité. MP)