Il y a quelques années, je suis tombé – par un heureux hasard que l’on nomme sérendipité-, sur un article de Clay Shirky, intitulé The Collapse Of Complex Business Models. Le texte original est à lire ici.

Il montre comment la complexification croissante des organisations conduit à une impasse dont la seule issue – pour restaurer de la simplicité et de l’efficience, est la destruction de la structure élaborée.

Voici la traduction d’un passage de l’article.

“En 1988, Joseph Tainter a écrit un bouquin effrayant, dont le titre était L’effondrement des sociétés complexes. Tainter a examiné plusieurs sociétés qui sont arrivées graduellement à un degré de sophistication remarquable et qui se sont soudainement effondrées: la civilisation romaine, les Mayas, les habitants de la vallée du Chaco. Chacun de ces groupes avait de riches traditions, des structures sociales complexes, une technologie avancée, mais malgré cette sophistication, elles se sont effondrées, paupérisant et dispersant leurs citoyens, laissant peu derrière elles, mais au moins des sites archéologiques comme témoins de leur grandeur passée. Tainter s’est demandé s’il y avait une explication commune à ces disparitions soudaines.

La réponse à laquelle il est arrivé est la suivante: elles n’ont pas disparu malgré leur sophistication culturelle, mais bien à cause d’elle. En synthétisant fortement, l’histoire de Tainter se présente comme suit: un groupe de gens, à travers la conjugaison de l’organisation sociale et de la chance environnementale, se retrouve avec un excédent de ressources. Gérer cet excédent rend la société plus complexe – l’agriculture nécessite des compétences mathématiques, les greniers exigent de nouvelles formes de construction, etc.

Au début, la valeur marginale de cette complexité est positive – chaque partie additionnelle de complexité apporte plus de bénéfice que ce qu’elle consomme – mais avec le temps, la loi de réduction des retours sur investissement réduit la valeur marginale, jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. A ce point, chaque élément additionnel de complexité est une dépense pure.

La thèse de Tainter: quand les membres de l’élite de ces sociétés ajoutent une couche de bureaucratie ou demandent un rendement de trop, ils finissent par extraire toute la valeur qu’il est possible de tirer de leur environnement et quelque chose de plus.

Ce ‘quelque chose de plus’ est ce qui pose problème. Les sociétés complexes disparaissent parce que, quand apparaît du stress, elles ont perdu toute souplesse pour y répondre. Rétrospectivement, ceci peut nous rendre perplexes. Pourquoi ces sociétés n’ont-elles pas, tout simplement, réorienté leurs pratiques sur un mode moins complexe ? La réponse que donne Tainter est la plus simple: quand les sociétés n’arrivent pas à répondre à des conditions réduites en pratiquant un élagage ordonné, ce n’est pas parce qu’elles ne le veulent pas, mais parce qu’elles ne le peuvent pas.

Dans ces systèmes, il n’est pas envisageable de faire les choses un petit peu plus simplement – l’édifice complet devient un immense système imbriqué qui n’est pas adapté au changement. Tainter ne voit pas le délitement de ces sociétés comme une tragédie ou une erreur – « dans une situation de déclin, la disparition des profits marginaux peut être la réponse la plus adéquate », pour reprendre sa formulation impitoyable. De plus, même si des ajustements modérés peuvent être faits, ils ont tendance à être rejetés, parce que toute simplification déconcerte les élites.

Quand la valeur de la complexité devient négative, une société marquée par son incapacité à réagir demeure toujours complexe, jusqu’au moment où elle se simplifie soudainement et dramatiquement, c’est-à-dire juste au moment de s’effondrer. L’effondrement est simplement la toute dernière méthode de simplification.”

MP