Il n’est pas inintéressant de se rappeler l’origine du concept de personnalité juridique. Il est introduit par un amendement de la Constitution des Etats-Unis, destiné à assurer le respect inaliénable des droits et de la liberté des Noirs américains affranchis.

Pas inintéressant non plus de vérifier l’origine du mot “corporation” (en anglais, autour du 15e siècle) : il vient du latin médiéval corporatio et fait référence au “corps” (corporari, lat. méd. “se former en  corps”). En français, le mot est probablement emprunté à l’anglais corporation, compris comme « association d’artisans, de personnes exerçant le même métier » depuis 1530 et au sens de « communauté d’habitants » depuis 1734. A part le sens ancien en français, cette référence à un “corps” ne s’est pas conservée dans le vocabulaire lié à l’entreprise; elle a acquis plutôt une connotation identitaire un peu figée (le corps enseignant, le corps des magistrats, …).

La philosophe Elisabeth Godfrid (Des inventeurs pour une coexistence) évoque la création et le développement de l’Etat comme “corps politique” immortel, donnant réalité à la fiction d’une continuité sans fin : “l’immortalité des espèces juridiques était rattachée via Aristote aux espèces qui ne meurent pas”.

Cette fiction d’une continuité s’illustre dans l’entreprise qui revendiquerait, par la personnalité juridique notamment, mais aussi dans ses pratiques (culture d’entreprise, programmes d’acculturation,  etc…) une identité, qui de fait n’est que abstraite. Identité de vue, identité de projet, identité de culture : elle prétend parler au nom de tous, mais c’est d’une voix anonyme.

A rebours (parfois), en complément (souvent), pouvons-nous imaginer l’entreprise comme un  “espace d’intelligence collective”, où “l’individu, faisant partie d’un ensemble, lâche prise pour cet ensemble, le faisant perdre d’un côté mais gagner de l’autre par un mouvement de revenu qui l’inclut.” ? Imaginer l’entreprise comme un “espace de mutualité”, “où quelque chose est passé des uns aux autres, qui est intérêt commun par mise en commun” ? (E.Godfrid)